Véloroutes et changement climatique : les itinéraires EuroVelo peuvent-ils contribuer au rétablissement de la biodiversité ?
Nous sommes nombreux·ses à considérer que le vélo est préférable à la voiture pour accéder aux espaces naturels (1), car il nécessite moins de surfaces imperméabilisées et a un impact plus limité sur les habitats. Le vélo favorise également les rencontres, améliore la santé, renforce le lien des personnes avec les territoires qu’elles traversent et les sensibilise davantage à leur impact. Il contribue aussi à lutter contre le surtourisme en éloignant les voyageur·euses des principaux pôles touristiques.
Tout cela est vrai et important. Cependant, des infrastructures cyclables mal planifiées peuvent également nuire aux écosystèmes et provoquer une fragmentation des habitats. Des pistes cyclables construites rapidement et à moindre coût dans des espaces naturels peuvent retenir l’eau et se dégrader rapidement, nécessitant davantage de travaux d’entretien qui perturbent la faune locale. En l’absence d’aménagement, ou lorsque les cyclistes sortent des sentiers, les pneus compactent progressivement les sols, réduisant leur porosité et leur capacité d’infiltration de l’eau. Le tourisme à vélo peut également engendrer d’importantes émissions de gaz à effet de serre lorsque les voyageur·euses se rendent à leur destination en avion.
Au vu des statistiques alarmantes concernant le changement climatique et l’érosion de la biodiversité (25% des espèces animales menacées, 81% des habitats en mauvais état de conservation en Europe, et un secteur touristique responsable de 8,1% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, principalement en raison des transports), ne serait-il pas préférable, d’un point de vue écologique, de promouvoir le vélo uniquement à l’échelle locale ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser la nature tranquille dans les rares endroits où subsistent encore de vastes forêts et une faune sauvage abondante, plutôt que d’y construire de nouvelles infrastructures cyclables au risque d’endommager davantage les écosystèmes ?
Il s’agit de questions difficiles. Dans une perspective opposant les êtres humains à l’environnement, oui, il serait préférable de laisser la faune sauvage tranquille. Mais cette manière de voir est une construction historique et culturelle, et elle fait partie du problème actuel. D’autres approches existent, notamment une vision plus écocentrée, qui considère que le bien-être humain et celui des écosystèmes sont étroitement liés, les êtres humains faisant eux-mêmes partie de la nature et de ses équilibres. Cette vision rejoint le concept de tourisme régénératif, un terme parfois galvaudé aujourd’hui, mais qui signifie fondamentalement que les cyclotouristes participent à l’écosystème d’un lieu, plutôt que d’être considérés uniquement comme des ressources économiques ou comme des menaces.
Selon l’approche systémique, il est peu pertinent de considérer le climat ou la biodiversité de manière isolée, car de multiples facteurs interconnectés interagissent et se renforcent mutuellement. Si nous voulons favoriser la restauration de la biodiversité, les dimensions sociales et économiques doivent également être prises en compte. C’est ainsi que le tourisme à vélo peut avoir un effet régénératif : un itinéraire cyclable traversant un espace naturel génère des bénéfices sociaux et économiques qui créent en retour davantage d’incitations à préserver cet environnement et à le protéger, tout en maintenant les zones les plus sensibles à l’écart de la fréquentation.
De nombreux exemples illustrant cette logique existent dans le réseau EuroVelo, qui traverse des espaces naturels protégés Natura 2000 (2) sur plus de 15 % de sa longueur au sein de l’Union européenne (où les zones Natura 2000 sont définies), selon une récente analyse géospatiale réalisée par ECF (3). Cela représente plus de 11 300 km sur lesquels ce type de synergies peut être mis en œuvre. Explorons quelques exemples afin de voir concrètement à quoi cela ressemble.
EuroVelo 8 en Andalousie relie mobilité, environnement et développement régional (4)
Au tout début d’EuroVelo 8 – Véloroute de la Méditerranée, un itinéraire cyclable de 5,4 km traverse le parc naturel de la baie de Cadix, un écosystème estuarien protégé faisant partie du réseau Natura 2000 et un corridor écologique abritant des espèces rares d’oiseaux, de poissons et de flore indigène. La phase de construction a respecté des mesures environnementales strictes, avec notamment l’interruption des travaux pendant la période de reproduction des oiseaux et le recours à des infrastructures à impact minimal adaptées aux habitats sensibles.
Outre l’encouragement à la marche et au vélo, qui favorise une meilleure sensibilisation et implication des visiteur·euses vis-à-vis du parc naturel, ce projet, réalisé grâce à un investissement public d’environ 2,6 millions d’euros, produit également des effets positifs à d’autres niveaux : il améliore et restaure la valeur écologique du site, facilite l’accès au patrimoine historique lié à la Constitution de 1812 et à la guerre d’indépendance espagnole, soutient les activités traditionnelles (salines et piscicultures) et offre une connexion entre les communautés locales situées de part et d’autre du parc naturel (San Fernando et Chiclana) grâce à une infrastructure de mobilité durable.
Les retombées positives du projet constituent ainsi des raisons supplémentaires pour les communautés locales de protéger les écosystèmes et les habitats naturels du territoire.
EuroVelo 19 en Flandre intègre le tourisme à vélo dans un projet de restauration écologique fluviale
En Belgique, EuroVelo 19 – Meuse à Vélo traverse le Rivierpark Maasvallei, un espace naturel de 15 000 hectares constituant un véritable hotspot de biodiversité, avec des habitats favorables aux oiseaux, aux castors, aux loutres et à une flore rare. Les infrastructures cyclables y ont été aménagées en limitant autant que possible les transformations du paysage, notamment grâce à l’utilisation de digues existantes, de berges et de chemins à faible impact.
Le projet de restauration a intégré le vélo dès sa conception, avec l’objectif de créer des synergies entre nature, paysage, tourisme, éducation et sensibilisation du public. Il atteint cet objectif de multiples façons : grâce aux processus de réensauvagement et de restauration écologique, à la création de services locaux adaptés aux cyclistes, à l’intégration transfrontalière entre les réseaux cyclables belge et néerlandais, à l’aménagement d’itinéraires calmes sans circulation automobile que les habitant·es peuvent également utiliser pour leurs déplacements entre villages, ainsi qu’à la création de parcours thématiques liés au patrimoine de l’eau, qui sensibilisent les visiteur·euses aux écosystèmes fluviaux et aux dynamiques climatiques.
L’ensemble génère environ 25 millions d’euros de retombées économiques annuelles issues du tourisme récréatif, lesquelles peuvent être réinvesties dans le projet de restauration de la vallée fluviale.
EuroVelo 13 et la Ceinture Verte Européenne : traverser et relier les régions frontalières
EuroVelo 13 – Véloroute du Rideau de Fer longe l’ancien Rideau de fer depuis le nord de la Finlande jusqu’à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie. Au sein de ce corridor de plus de 10 000 km, la nature a largement été préservée des activités humaines intensives, ce qui a permis le maintien de nombreux habitats présentant une biodiversité exceptionnelle. On y trouve notamment la réserve de biosphère de Schaalsee en Allemagne, la réserve de biosphère transnationale Mura-Drava-Danube reconnue par l’UNESCO et couvrant des territoires en Autriche, Slovénie, Croatie, Hongrie et Serbie, ainsi que de nombreux parcs nationaux.
Le projet de la Ceinture Verte Européenne est lui-même multidimensionnel puisqu’il transforme l’ancienne ligne de division de la Guerre froide en un corridor de paix, de réconciliation et de préservation de la biodiversité. Dans ces territoires, EuroVelo 13 est développé principalement sur des routes rurales et chemins existants, afin de limiter au maximum les perturbations environnementales.
Par ailleurs, la dimension transnationale d'EuroVelo 13 favorise la création de produits de tourisme à vélo qui stimulent le développement rural et l’innovation des PME. Enfin, pour boucler la boucle, des initiatives telles que Good Impact Cycling, développée dans le cadre du projet ICTr-CE, financent des projets environnementaux et sociaux le long de l’itinéraire.
Le potentiel des voies vertes : EuroVelo 6 en Serbie et National Cycle Network au Royaume-Uni
Les voies vertes constituent un excellent moyen d’associer infrastructures cyclables, aménagement paysager et préservation de la nature. Elles permettent d’intégrer, le long des itinéraires, des espaces naturels formant des habitats et des corridors écologiques continus pour de nombreuses espèces animales et végétales, favorisant notamment leurs déplacements. Les corridors verts situés le long des cours d’eau revêtent une importance particulière pour les écosystèmes.
Cette approche se développe dans toute l’Europe, notamment en Voïvodine, en Serbie. Cette province, traversée par le Danube et la Save, aménage actuellement plusieurs voies vertes dans la région danubienne afin de relier différents espaces humides protégés et zones inondables (5).
Les voies vertes constituent également un axe important du National Cycle Network britannique, développé par Walk Wheel Cycle Trust (6). L’organisation a même recruté des écologues en interne chargé·es d’analyser les itinéraires prévus et de former les équipes responsables des projets afin de garantir que les aménagements cyclables soient bénéfiques à la fois pour les êtres humains, la faune et les milieux naturels.
Aller plus loin : quelques enseignements généraux du projet CycleRight pour la construction d’infrastructures cyclables
En complément des bonnes pratiques présentées ci-dessus, le projet Interreg Europe CycleRight a publié une fiche consacrée aux revêtements qui présente des conclusions intéressantes sur les surfaces les plus durables pour les infrastructures cyclables à long terme.
Pour assurer la résilience climatique des aménagements sur le long terme, les principales exigences concernent leur résistance aux fortes pluies et aux périodes de sécheresse. Et contrairement à une idée largement répandue, les surfaces revêtues présentent un impact carbone inférieur lorsqu’on prend en compte l’ensemble du cycle de vie de l’infrastructure, grâce à leur durabilité, leur résistance et leurs besoins moindres en entretien. L’asphalte, en particulier, combine les meilleures performances techniques avec l’impact environnemental le plus faible.
Bien que les surfaces en gravier aient un impact moindre au moment de leur installation, leur durée de vie n’est généralement que de quatre à six ans. Elles nécessitent ensuite de nouvelles interventions avec des engins lourds pour les réparations, tandis que le cycle de vie de l’asphalte dépasse quinze ans, ce qui réduit considérablement les perturbations des habitats naturels. Il est donc tout à fait possible de concilier accessibilité pour tous les types de vélos et exigences de résilience climatique.
Conclusion
Les exemples présentés ci-dessus montrent que la question n’est pas de savoir si le tourisme à vélo et les infrastructures cyclables ont leur place dans les espaces naturels, mais plutôt comment ils sont conçus, réalisés et gérés. Lorsqu’ils intègrent simultanément des considérations écologiques, sociales et économiques, les itinéraires cyclables peuvent contribuer à la restauration de la nature, à la sensibilisation environnementale et à la résilience des territoires, plutôt que d’être des facteurs de dégradation.
À mesure que les crises climatique et de la biodiversité s’intensifient, EuroVelo a l’opportunité d’aller au-delà de la simple réduction des impacts négatifs et de contribuer activement à un tourisme régénératif. Pour y parvenir, une planification rigoureuse des itinéraires sera nécessaire, ainsi qu’une reconnaissance du fait que des communautés humaines prospères et des écosystèmes en bonne santé sont, en définitive, interdépendants.
Autrice : Florence Grégoire
Notes et références :
- (1) C’était l’un des principaux objectifs du projet Interreg Europe ECO-CICLE, mené de 2018 à 2022 : faire du vélo le mode de transport durable de référence pour accéder au patrimoine naturel.
- (2) Plus d’informations sur le réseau Natura 2000
- (3) Des données complémentaires sont disponibles dans le data hub d'EuroVelo
- (4) Des informations détaillées sur cette bonne pratique sont disponibles dans cette fiche réalisée dans le cadre du projet ECO-CICLE
- (5) Davantage d’informations sur les voies vertes de Voïvodine sont disponibles sur le site de la conférence Fábos sur les paysages et les voies vertes, dont toutes les publications sont en libre accès. Voir notamment Connecting Natural Heritage in Vojvodina Province (Republic of Serbia) with the EuroVelo 6 Route via Greenways d’Olivera Z. Kalozi.
- (6) Source : Walk Wheel Cycle Trust